Fiche n° 11

“ Les bases théologiques qui définissent notre identité et qui nous rassemblent ”
(cf. Synode National de Vauvert – 1996 – décision XV)

Une Eglise confessante ouverte à la multitude

Dans la vision réformée, l'Eglise se définit davantage par son centre que par son pourtour. Ce n'est pas en premier lieu une communauté dont les membres répondraient à certains critères spirituels, mais une communauté rassemblée autour de celui qui la convoque : le Christ. Autrement dit, le fondement de l'Eglise réside avant tout dans l'appel du Christ et non dans la réponse humaine à cet appel qui, elle, est attendue mais seconde. Le terme de “ multitudinisme ” est souvent utilisé pour désigner ces Eglises dont les frontières extérieures restent volontairement imprécises.
Une telle conception n'évacue pas la nécessaire distinction entre l'Eglise et le monde, mais elle n'exclue pas, à priori, de la communauté des “ appelés ” ceux qui, bien qu'en marche, ne manifestent pas encore les signes évidents de la foi. Cette conception se démarque de celle des Eglises dites “ de professants ”, constituées par la somme de ceux qui ont témoigné de leur foi publiquement en se faisant baptiser.

Confessantes par leur souci de maintenir et proclamer la saine doctrine, les Eglises Réformées Evangéliques s'inscrivent dans cette perspective multitudiniste en réponse au principe biblique de l'alliance de grâce.

I. LES APPUIS BIBLIQUES ET THEOLOGIQUES DU MULTITUDINISME

L'Eglise est l'assemblée avec laquelle Dieu fait alliance (...)
Les membres de l'Eglise sont les hommes, les femmes et les enfants qui appartiennent à ce peuple historique avec lequel Dieu a fait alliance. (...) (Discipline des EREI, titre A, art.1 et 3)

1. L'alliance de grâce

Le fondement du multitudinisme se trouve dans la théologie réformée de l'Alliance de grâce. Celle-ci a en effet des implications importantes pour notre sujet.
L'élection divine précède la décision humaine. Cette réalité qui vaut pour le salut éternel des personnes, a aussi une dimension historique et sociologique. Le peuple d'Israël, par exemple, est le peuple élu, le peuple avec lequel Dieu a fait alliance. En tant qu'individu, chacun (de sexe masculin) se devait de porter le signe (la circoncision) de son appartenance au peuple élu et donc du choix de Dieu sur sa personne. Cependant de nombreux Israélites sont morts dans l'infidélité et n'hériteront pas du Royaume de Dieu. On perçoit bien dans cet exemple ces deux niveaux, ou ces deux applications différentes de l'élection divine. Or en cette matière (comme en bien d'autres) l'action de Dieu n'a pas changé dans le contexte de la nouvelle alliance en Jésus-Christ. L'Eglise est le nouveau peuple de Dieu sur la terre, c'est Dieu qui la choisit et la constitue, mais cela n'implique pas que chacun de ceux qu'il a appelés à en faire partie répondra de cœur à la grâce du salut offerte en elle. La parabole du “ filet ” (Matt 13.47-51) est à cet égard tout à fait claire. Cela signifie que l'Eglise devra accueillir en son sein, non pas seulement ceux qui ont visiblement répondu et ont vécu une démarche de conversion, mais également tous ceux que Dieu invite à vivre dans son alliance.

Autrement dit, l'Eglise n'est pas fondée sur la réponse que les hommes font à l'appel de Dieu, mais sur cet appel lui-même. Bien entendu, il ne peut exister d'Eglise si personne ne répond, mais il en est de cela comme du rapport qui s'établit entre la foi et les œuvres. Le salut est offert sur la base de la foi seule, sans l'apport d'aucune œuvre. Cependant Jacques a raison de dire : “ montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi je te montrerai ma foi par les œuvres ” (Jacq 2.18). Les œuvres permettent de “ voir ” la foi ; de même la réponse de l'homme à l'appel de Dieu permet de “ voir ” l'Eglise. Ainsi, comme pour le débat sur la foi et les œuvres, la démonstration visible qu'apporte la décision humaine doit être clairement maintenue, mais comme seconde pour ne pas prendre la place de ce qui est ultimement constitutif de l'Eglise. Cette priorité de l'appel sur la réponse explique pourquoi l'Eglise se définit avant tout par son centre (le Christ et son appel, voir Jean 15.16) et non par sa périphérie (la réponse de l'homme).

Cette façon de considérer le peuple de l'alliance explique pourquoi, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testaments, les enfants des Israélites et ceux des croyants sont admis dès leur naissance dans la “ famille de Dieu ”. La circoncision, à l'âge de huit jours, signifie l'adoption par Dieu, non pas sur la base de ce que l'enfant pourrait percevoir à ce moment-là, mais sur le seul fait que Dieu l'a décidé ainsi. La circoncision autrefois, le baptême aujourd'hui, matérialisent ce choix de Dieu. Dès lors, l'enfant est mis au bénéfice des mêmes promesses que les adultes, promesses qu'il devra plus tard recevoir dans la foi en répondant à l'appel qui lui aura été adressé dès son plus jeune âge.

2. Quelques remarques exégétiques

La conception réformée de l'Eglise s'appuie également sur l'usage précis du verbe “ appeler ”, lorsque Dieu en est le sujet. Par exemple, en Act 2.39, la promesse du don de l'Esprit, dit Pierre, est “ pour vous, pour vos enfants, et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera ”. On voit bien dans ce propos ce qui fait de toute personne (même d'un enfant) un héritier de la promesse : c'est l'appel de Dieu. La repentance et le baptême mentionnés au verset précédent conditionnent la réception de l'Esprit, nullement celle de la promesse. Cependant cette dernière n'est pas donnée à tous les hommes, elle est pour le “ grand nombre ” que Dieu détermine dans son conseil secret, et qu'en conséquence il appellera (Rom 8.30) ; elle est pour Abraham et sa descendance (Gal 3.16) ; elle est pour le peuple avec lequel il fait alliance. Ainsi, la formule passive : “ être appelé ” sert en plusieurs cas d'équivalent pour désigner les membres de l'Eglise (voir Rom 1.6 ; 1 Cor 1.24, 26 ; Gal 1.6 ; Jude 1). Le terme “ Eglise ” signifie d'ailleurs littéralement : “ appelé hors de... ”.

Il faut également faire mention du terme “ saint ”, fréquemment utilisé dans la Bible pour désigner ceux que Dieu a choisis, mis à part pour faire partie de son peuple (Ps 34.10 ; Act 9.32…). Dans le Nouveau Testament, cette sainteté n'est pas le résultat d'une performance morale ou spirituelle d'un individu, mais découle de sa situation par rapport à la grâce manifestée en Jésus-Christ. Cela est précisé avec beaucoup de clarté en Romains 1.7 où les destinataires de l'épître sont “ appelés à être saints ”, et littéralement même “ saints par appel ” (1.7). Nous nous retrouvons donc sur le terrain balisé dans le paragraphe précédent : de même que l'appel de Dieu constitue l'Eglise ; c'est encore l'appel de Dieu qui fait de ses membres des “ saints ”. C'est sur cette base que les “ saints ” sont exhortés à vivre de cette sainteté qui est en Christ, à la mettre en pratique (Lév.19.2, 1 Pi.1.15) et à avancer dans la sanctification (1 Thess 4.3 ; Apoc 22.11).
Cette compréhension du terme va immédiatement éclairer, et en même temps trouver sa confirmation, dans le propos d'1 Corinthiens 7.14, lorsque l'apôtre n'hésite pas à dire que les enfants nés d'un foyer chrétien sont “ saints ”, quand bien même un seul des deux parents serait croyant. La sainteté des enfants de chrétiens, comme celle des croyants adultes, est une réalité imputée (et non acquise) pour la seule raison que Dieu a décidé de faire alliance avec eux et les appelle en conséquence à venir à lui.

INCIDENCES SUR L'ADMINISTRATION DES SACREMENTS

Affirmer que l'enseignement biblique conduit à la conception d'une Eglise aux frontières “ ouvertes ” n'implique pas pour autant une pratique des sacrements sans discernement.
Baptiser, c'est reconnaître de manière visible qu'une personne particulière est accueillie dans le peuple de Dieu. Il ne s'agit donc plus ici de dire ce qu'est l'Eglise dans sa dimension collective, mais de voir sur quelles bases on peut attester l'appartenance d'un individu au peuple de l'alliance. Ainsi, le baptême n'est accordé que lorsqu'un certain nombre de signes sont réunis, chez le candidat adulte ou chez les parents présentant un enfant au baptême. (Discipline des EREI, titre A, art.3).
En ce qui concerne la Sainte Cène, outre le fait qu'elle est fondamentalement ouverte à quiconque confesse le Christ dans son cœur, une discipline règle cependant les conditions d'accès pour la vie normale de l'Eglise (Discipline des EREI, titre A, art. 25, 28).

II. A L'EPREUVE DU TEMPS

1. La dérive “ constantinienne ”

 Si donc la vision multitudiniste, telle que nous l'avons définie, a été partagée par l'Eglise apostolique et celle des trois premiers siècles, il est vrai que d'ordinaire on assimile l'Eglise de multitude avec le système qui a commencé à se mettre en place dans l'empire romain après la conversion de l'empereur Constantin, système qui s'est perpétué au Moyen-Âge et au-delà, tant en Orient qu'en Occident. Il s'agit dans ce cas d'une Eglise reconnue par la société civile et ses autorités comme donnant le cadre religieux nécessaire à l'unité de la cité, du royaume ou de l'empire. Dans cette version du multitudinisme (qu'on désignera sous l'appellation : “ constantinisme ”), la dimension de l'Eglise s'élargit jusqu'à coïncider avec les frontières politiques des états dans lesquels elle est implantée. Dès lors, tout individu à l'intérieur de ces mêmes frontières, peut et doit être compté comme faisant partie de l'Eglise.     
Si cette vision des choses n'a pas été contestée par les grands réformateurs, il est néanmoins aisé de constater aujourd'hui que cette interprétation politique du principe multitudiniste a eu des effets pervers (en particulier la confusion des pouvoirs) qu'il est juste de dénoncer. Mais il est important de percevoir que ces critiques concernent le constantinisme et non le multitudinisme en tant que tel.

2. La réaction “ anabaptiste ”

Au XVIe siècle déjà, un mouvement réformateur : “ l'anabaptisme ” (appelé aussi quelquefois “ Réforme radicale ”) a contesté ouvertement le modèle traditionnel. Cette réforme radicale a en effet voulu ne reconnaître comme faisant partie de l'Eglise que des adultes qui ont pris conscience de leur besoin de Dieu, qui manifestent un vrai désir de le servir et à qui on demandera alors une confession publique de la foi. Ces personnes sont rebaptisées (sens du mot “ anabaptisme ”) puisque leur baptême d'enfant est considéré comme nul et non avenu.
Si la plupart des Eglises de professants d'aujourd'hui ne se rattachent pas de manière directe à l'anabaptisme du XVIe siècle, elles démontrent cependant que cette vision de l'Eglise a fait d'autres émules, et qu'elle est partagée par une aile importante du protestantisme. En fait, les chrétiens adeptes d'une Eglise de professants pensent que leur système d'Eglise constitue un retour à l'enseignement biblique, alors que le multitudinisme n'existerait que pour des raisons historiques et sociologiques. Il s'agirait d'une dérive malheureuse du christianisme qu'il conviendrait de corriger.


FORCES ET FAIBLESSES DE CES DEUX VISIONS D'EGLISE

Chacun de ces deux modèles protestants d'Eglise est porteur de limites qu'une écoute de la Parole de Dieu et une prise en compte de la réalité concrète peut amener à dépasser en apprenant les uns des autres. Les différences ne sont pas irréductibles, mais elles existent bel et bien en termes de difficultés, de dérives et d'atouts spécifiques

1. Difficultés

    La difficulté principale du système professant, c'est justement d'établir toujours et à nouveau cette frontière extérieure au sein de situations humaines fluctuantes.
    La difficulté principale du système multitudiniste réside dans les moyens à mettre en œuvre pour préserver le message central de la foi des influences externes sans pour autant créer une fracture entre Eglise enseignante et Eglise enseignée, entre un clergé et un laïcat (système catholique romain).

2. Dérives

    La dérive qui menace l'Eglise de professants, c'est le retrait hors du monde ou l'enquête suspicieuse sur l'orthodoxie (pensée droite au sujet de la doctrine) ou l'orthopraxie (style de vie conforme à un modèle défini) de ses membres.
    La dérive qui menace l'Eglise de multitude, c'est la pénétration du monde dans l'Eglise pouvant entraîner une pollution du message central de la foi et la perte de repères éthiques communs, avec la disparition de toute discipline ecclésiastique sur ces questions.

3. Atouts

    La force et la chance de l'Eglise de professants sont celles d'une communauté étroitement solidaire où chacun est à priori un acteur engagé au service de l'œuvre commune.
    Pour sa part l'Eglise de multitude offre un espace où chacun peut cheminer à son rythme, s'intégrer de diverses manières dans la vie de l'Eglise sans se sentir, ni exclu, ni sous la pression d'une démarche obligée.


III. UN MULTITUDINISME REVISITÉ

1. Le principe-clef

“ Partout où nous voyons la Parole de Dieu être purement prêchée et écoutée, les sacrements être administrés selon l'institution de Christ, là il ne faut nullement douter qu'il n'y ait l'Eglise ”
Cette parole de Jean Calvin est souvent citée, à juste titre, pour exprimer la compréhension réformée de l'Eglise. Une Eglise qui se définit d'abord par son centre (la Parole et les sacrements signifiant la présence et l'appel du Christ) plutôt que par les qualités morales et spirituelles de ses membres. Là se trouve l'essence du multitudinisme auquel les Eglises Réformées Evangéliques adhèrent.

2. Mesures d'accompagnement

Cela dit, pour vivre cette réalité de l'Eglise dans une fidélité évangélique, une certaine organisation, une certaine discipline d'Eglise est nécessaire.

Pour que la Parole reste “ purement ” prêchée, il apparaît indispensable que l'Eglise :
    - réaffirme l'autorité souveraine des saintes Ecritures en matière de foi ;
    - reconnaisse à ses confessions de foi un rôle normatif ;
    - s'assure de la bonne application de ces règles par les pasteurs et plus largement par tous ceux qui exercent un ministère d'enseignement.

Pour que les sacrements soient administrés “ selon l'institution de Christ ”, il importe de ne pas confondre le “ grand nombre ” de ceux que Dieu appelle avec une identité sociologique ou culturelle du moment, quand bien même elle serait parée du nom de “ protestante ”. Une discipline du baptême et de la cène doit être appliquée.

Face au risque de “ cléricalisme ” (séparation entre l'Eglise enseignante et l'Eglise enseignée), l'Eglise est organisée de telle manière que tous les membres doivent pouvoir exercer leur responsabilité de chrétiens à tout niveau de décision. Cette volonté s'exprime par :
    - le système presbytérien-synodal ;
    - le rôle pastoral des anciens (ou Conseillers presbytéraux) et la formation qui leur est dispensée ;
    - le statut de membre électeur impliquant des engagements envers l'Eglise.

C'est l'ensemble de ces mesures qui orientent l'union des EREI vers ce qu'on appelle “ l'Eglise confessante ”. Non pas une Eglise où toutes les personnes sont en mesure d'exprimer en tous points la même foi, mais où tous entendent et se nourrissent d'une même Parole : le “ dépôt ” de la foi (1 Tim 6.20), tel qu'il s'impose à la lecture de la Bible et tel qu'il a été reçu par les synodes d'hier et d'aujourd'hui.

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